« Music Is My Home »

Je suis partout chez moi grâce à la musique. Elle me porte vers de nouvelles expériences, comme ces voyages que j’ai eu la chance de faire de 2011 à 2013 à travers le « Deep South » des Etats-Unis. En ressort cet album, carnet de voyage dans une région où la musique est un langage commun créateur d’un lien social inébranlable. J’y invite quelques-uns des artistes croisés à cette occasion pour communier autour de la création et de l’ouverture à l’autre. Music Is My Home - Act 1 revendique une diversité et une curiosité façonnées au fil des rencontres, facilitées par une atmosphère chaleureuse et hospitalière, particulièrement à La Nouvelle-Orléans : si vous entrez quelque part avec un instrument, c’est que vous êtes venu jouer, et il ne faut pas attendre longtemps pour que l’un des membres de l’orchestre vous invite à monter sur scène, quels que soient le répertoire ou l’instrument. Il en est de même avec l’hospitalité : vous êtes régulièrement invité à partager les moments forts de la vie quotidienne des musiciens et des proches. Si la culture sudiste présente certains paradoxes du fait de son histoire lourde, elle peut être fière de son sens de l’accueil et de l’écoute. Music Is My Home - Act 1 est un hymne à cette hospitalité résistante et à cette créolisation des savoirs musicaux qui ont eu pour mérite de lutter contre l’exclusion, le racisme et la ségrégation dans une région gangrénée par les tenants de la haine.

Raphaël Imbert

 
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Un concept du voyage et de l’itinérance...

J’ai eu la chance de sillonner le «Deep South» des États-Unis de 2011 à 2013, missionné par le Laboratoire d’Anthropologie de l’Histoire et de l’Institution de la Culture (le LAHIC), pour étudier l’improvisation dans les musiques populaires et traditionnelles de ce territoire passionnant, dans le cadre d’un projet intitulé IMPROTECH2. Je suis parti à chaque fois de son embouchure à La Nouvelle- Orléans pour aller vers les montagnes des Appalaches, une route portée à la diversité des cultures, du bluegrass rural aux « songs- ters» des «drink houses», du cajun francophone aux musiques sacrées des églises. Ici, la musique est un langage commun, un lien social inébranlable. Elle symbolise aussi une terre d’accueil et de partage.Partout j’ai été invité, accueilli, intégré pour jouer une musique qui n’oublie pas sa mémoire mais s’affranchit des frontières, qui s’ancre dans son héritage populaire mais ne s’effraye d’aucune transgression. En retour, avec la Compagnie Nine Spirit (Thomas Weirich, Simon Sieger, Pierre Fenichel) et Anne Paceo, j’invite ici quelques-uns de ces artistes emblématiques (Big Ron Hunter, Leyla McCalla, Sarah Quintana, Alabama Slim...) à communier dans cette musique créative, à la fois originale, onirique et festive. Ici, avec la présence d’un maître en la matière Alabama Slim, c’est clairement le blues qui est mis à l’honneur, avec un sens de la créolité que vient ajouter la présence de Leyla McCalla, de Sarah Quintana, et de Big Ron HunterMusic Is My Home revendique donc un état d’esprit, un regard patrimonial créatif, un sens de l’accueil, de l’altérité et de l’innova- tion, qui se manifestent dans cet album, mais aussi dans tous les champs des possibles de ce projet à géométrie variable et à l’iti- nérance militante: concerts, master-class, voyages, recherches, livres, films, que vous pouvez découvrir sur les différentes plate- formes internet et vidéos dédiées. En ligne de mire des prochains rendez-vous Music Is My Home: des artistes folk, bluegrass, cajun, jazz ou d’avant-garde rassemblés dans le même souci de la rencontre et de la création.

Raphaël Imbert

 
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Un manifeste populaire !

«Jazz is the rule, blues is the tool and swing is the obvious thing!» Au départ, j’avais imaginé ce précepte en guise de slogan en pensant «swing est l’évidence», mais la traduction anglaise littérale (swing is the evidence) sonnait trop «juridique». Mais à la réflexion, « evidence » dans son acceptation anglophone est finalement pertinent. Le swing est bien une évidence, une preuve de ce qui se trame dans les musiques américaines, celles qui vont de Paul Robeson à Leonard Bernstein, en passant par John Coltrane, Bill Monroe ou Eminem. Musiques qui démontrent la force d’une révolution musicale que l’on appelle jazz, blues ou americana, et qui a depuis deux siècles ébranlé les fondements de la culture musicale occidentale. Ebranlé mais pas contesté. Le jazz ne remet pas en question les fondamentaux du savoir académique, ni à sa création ni actuellement. Mais il les a ludiquement transgressés, et créolisés.

Aucune «tabula rasa» ou négation du passé et du savoir reven- diquées dans les «blue notes», l’harmolodie d’Ornette Coleman ou l’improvisation jazzistique. Simplement l‘élévation au rang des plus hautes inventions du génie humain d’un art d’inventer en temps réel, à un moment de l’histoire où l’écrit tentait de s’imposer sur l’oralité. Le jazz, le blues, le funk, le bluegrass, le rap, le folk, le rock sont surtout la manifestation commune d’une résistance populaire face aux intentions d’imposer une culture, et une norme. Populaire, le mot est lâché ! Des intentions électoralistes de candi- dats politiques populistes aux nouveaux mouvements citoyens, des effets de foules effrayants aux succès culturels inédits, le mot «populaire» sert à définir tout et son contraire. En musique, il y a pourtant une différence très nette entre un bluesman que l’on redécouvre dans les archives sonores de la Bibliothèque du Congrès et les phénomènes de masse et d’acharnements média- tiques de la production industrielle musicale! La musique populaire n’est-elle pas avant tout, et tout simplement, la musique qui émane du peuple ? Celle qui est inventée par le peuple, qui représente sa créativité, son évolution, son identité ? La musique et les produits culturels qui sont le résultat d’une ambition commerciale et industrielle ont-ils ainsi le même objectif? N’ont-ils pas d’abord un but commercial, alors que la culture populaire aurait un rôle communautaire et social? Ce qui est vendu par millions n’est pas forcément populaire au sens propre, alors qu’un chant spontanément entonné par une communauté lors d’une céré- monie rituelle, traditionnelle ou d’une manifestation... populaire représente bien la culture d’un peuple. Le succès doit-il être le seul facteur qui définisse la popularité d’un objet culturel? Ces questions demeurent fragilisées par un manichéisme ambivalent qui oppose culture et musique savantes et culture et musique populaires, ces dernières regroupant un ensemble hétérogène d’esthétiques et de disciplines pour mieux distinguer ce qui émane d’une élite intellectuelle savante prête à définir ce qui est de l’ordre de l’universel et du classique avec le reste, c’est-à-dire les manifestations des particularismes et des communautarismes propres aux populations et à leur histoire. Notre mépris, notre indifférence, notre méfiance, ou au contraire notre idolâtrie naïve pour ce qui touche au « populaire » nous fait oublier totalement le sens de cette notion. Si «populaire» se ramène à ce qui touche au peuple, alors tous les membres du peuple en sont les représentants, du plus modeste au plus éclairé. Ce qui implique une véritable porosité entre le monde savant, populaire et la culture de masse, que représentent parfaitement les phénomènes de créolisation qui ont émergé avec la traite transatlantique pour façonner une culture américaine et caribéenne du «Tout-Monde» chère à Édouard Glissant1. 1 Edouard Glissant «Traité du Tout-Monde. Poétique IV» Gallimard 1997 

Il n’y a donc aucun jugement de valeur, les plus belles manifesta- tions musicales pouvant apparaître dans les champs de tabac de Virginie, au Carnegie Hall de New York comme dans sur le dance floor d’une discothèque de Détroit. Il y a simplement un besoin de comprendre plus sensiblement un phénomène musical plus général et unique en son genre, en dehors des catégories trop restrictives sociologiquement et musicologiquement, et qui s’illustre dans des notions telles que le jazz, le blues et le swing. «Jazz is the rule, blues is the tool and swing is the evidence», donc. Je tente de mettre à l’épreuve ce précepte depuis long- temps, avec la Compagnie Nine Spirit comme avec le Quatuor Manfred, avec Gerald Cleaver, Joe Martin, Jean-Guihen Queyras ou avec Karol Beffa. Mais c’est ce Music Is My Home, fruit de plusieurs séjours de recherches et de musique dans le Sud des Etats-Unis, qui en est le manifeste le plus objectif. Cet album est pour moi l’occasion d’éprouver cette merveilleuse ambivalence qui fait le sel des musiques américaines: diversité, traditions, mythologies, créativité, proximité, universalisme... Mais aussi de tester cette intelligence populaire si singulière qui a permis une révolution musicale localisée mais rapidement mondiale et universelle, aux racines profondes et à l’actualité toujours brûlante et innovante.

Raphaël Imbert